La monnaie locale, un or durable?

Si l’on croit qu’une monnaie ne peut être émise qu’avec la bénédiction de l’Etat et dans la forme dictée par lui, on se trompe. Il y a mille manières d’émettre de l’argent, la plus courante étant la monnaie locale.

Sans titre

Né de la crise, le système Wir

En 1934, tout allait mal: faillites, chômage, explosion de la pauvreté, détresse sociale et morale, la grande crise battait son plein. Et, surtout, l’argent frais – les prêts bancaires – manquaient pour les petits patrons. Quelques entreprises zurichoises se réunirent alors et fondèrent une monnaie à n’utiliser qu’entre eux, le wir (abréviation de l’allemand Wirtschaft signifiant l’économie mais aussi le pronom nous). «J’achète tes clous pour construire ma charrette et je te paie en wirs. Avec tes wirs, tu pourras acquérir de l’acier pour produire tes clous. Le métallurgiste qui a reçu tes wirs les utilisera pour acheter ma charrette.» Et le tour est joué. Plus besoin de banque traditionnelle qui refuse les crédits ou les fournit à des taux exorbitants; plus d’intervention de l’Etat toujours prêt à manipuler sa monnaie pour corseter la marche des affaires. Les biens et services peuvent recommencer à circuler, le chômage baisse voire disparaît, le niveau de vie remonte.

En 1934, les wir ont créé une monnaie locale, que l’on peut aussi appeler complémentaire. Car ces mêmes patrons continuaient par ailleurs à utiliser le franc suisse…quand ils en disposaient. Aujourd’hui, le système est devenu une banque sise à Bâle, près de soixante mille petites et moyennes entreprises y adhèrent et utilisent la monnaie wir; le chiffre d’affaires actuel de cette monnaie régionale – elle est utilisée dans toute la Suisse mais seulement en Suisse – approche l’équivalent de deux milliards de francs.

Le système wir- dont certains prétendent qu’il explique en partie la stabilité économique de la Suisse - n’a pas été le premier système de monnaie locale dans le monde mais il est, à ce jour, celui qui a bénéficié de la plus grande longévité. En 2014, il fête ses 80 ans. Avec une belle vigueur et toutes ses dents.

Comment ça fonctionne une monnaie locale?

Pour bien fonctionner, une monnaie locale ou complémentaire ou encore alternative doit avoir une centrale de gestion – généralement appelée chambre de compensation – qui émet l’argent et tient le registre des entreprises associées (celles qui acceptent de négocier en cette monnaie). Le système exclut en principe de récompenser avec de l’intérêt les comptes en monnaie locale. Pour faire fonctionner la centrale de compensation et avoir le droit d’ouvrir des comptes en monnaie locale, les adhérents paient une cotisation annuelle minime. Et plus le nombre d’associés grandit, plus le système peut bien fonctionner. Car il est évident que, dans l’exemple donné au départ, trois acteurs ne suffisent pas pour créer une monnaie complémentaire.

Des avantages bien intéressants

L’avantage principal d’une monnaie locale est de faire surgir des biens et services que le crédit bancaire traditionnel, avec son corsetage de taux d’intérêt et de règles rigides, condamne à l’inexistence. Puisque la monnaie locale n’étouffe pas son utilisateur sous des charges d’intérêt insupportables, des entreprises peuvent voir le jour qui n’auraient eu aucune chance dans le circuit financier habituel. Une porte sur l’avenir pour les créateurs de petites entreprises.

Dans monnaie locale, il y a le terme local. Si l’on dispose d’une réserve de cet argent, on aura tendance à l’utiliser auprès des entreprises géographiquement voisines, celles qui acceptent le négoce en cette monnaie locale. Adieu donc le réflexe d’acheter chinois, bonjour à l’économie locale. Voilà qui, en plus, fait barrage au gaspillage d’énergie grise, celle dépensée par le transport de marchandises sur de longs circuits.

En outre, un système de monnaie locale dissuade la thésaurisation et coupe ainsi les ailes de la spéculation. L’argent n’y est que de l’argent, soit un moyen d’encourager l’économie réelle et non un pur instrument financier, sans rapport à l’économie réelle et susceptibles d'engendrer des catastrophes économico-monétaires. Il est donc stable et rassurant pour ses utilisateurs. Au total, on a pu dire de ce système qu’il représente l’or durable des villes vertes. Et cet or durable pourrait même devenir international tout en restant régional à en juger par l'idée, récemment évoquée, de créer une monnaie transfrontalière dans le grand Genève.

Ni bizarrerie économique, ni surtout "bitcoin"!

Des avantages, il y en a d’autres. Quelques difficultés aussi. Mais, contrairement à ce que l’on pourrait croire, la création de monnaies locales ne se cantonne de loin pas à un rôle de bizarrerie économique. Grâce à une prise de conscience environnementale croissante, grâce aux crises que l’économie financière nous inflige régulièrement – souvenez-vous des subprimes et des grandes banques qu’il a fallu sauver de la noyade – la création de monnaie locale intéresse un nombre grandissant d’entités régionales, particulièrement les villes petites et moyennes. A ce jour, il existe 2’500 monnaies alternatives dans le monde. Elles s'appellent SEL ou Sol-violette ou SoNantes, LETS, etc. Des noms presque poétiques pour des monnaies dont le développement pourrait accompagner celui de l'Economie sociale et solidaire.

Avertissement final. Ne confondez pas avec le "bitcoin" dont les conditions d’utilisation ne répondent de loin pas aux critères de la monnaie locale. Pour preuve, les récents malheurs de ses détenteurs qui ont vu sa valeur s’effondrer comme un château de cartes.

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